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Revue française de psychanalyse

2005/5 (Vol. 69)


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Dans Malaise dans la civilisation (1930), Freud définit la sublimation comme un déplacement des conditions de la satisfaction pulsionnelle : la civilisation assigne l’écoulement pulsionnel à une orientation ascendante et impose ainsi un renoncement à la satisfaction immédiate. Toute sublimation ne comporte-t-elle pas alors une dimension de violence ? Violence à sublimer et violence de la sublimation ? En effet, la tâche de la sublimation répond à un impératif vital pour le sujet confronté à la poussée pulsionnelle alors que la retenue de la décharge est “ rendue urgente par la nécessité réelle ”. La remise en cause de l’équilibre entre les tendances centrifuges et centripètes de l’investissement, entre l’antinarcissisme (F. Pasche, 1964) et le narcissisme, libère la désintrication pulsionnelle et incite la psyché à rechercher un nouvel équilibre entre les intérêts narcissiques et les intérêts objectaux. Le deuil des anciens investissements et le déplacement de la libido en direction ascendante sollicitent alors une fonction paternelle organisatrice et orientée selon une séquence retenue-déplacement-transmission (C. Artinian, 2001). C’est pourquoi la qualité de l’introjection de la fonction paternelle (C. Combe, 2001) paraît constituer la voie d’issue à la pulsion dans le travail de sublimation de la violence. Toutefois, comme le montre l’observation d’Évelyne Sechaud, un tel destin nécessite l’étayage sur une fonction maternelle bienveillante qui incite à et soutient l’engagement de la psyché dans cette voie en pré-orientant l’investissement du sujet vers un horizon où déjà s’inscrit la promesse d’une potentialité introjective. C’est alors l’introjection de la fonction paternelle assistée de la fonction maternelle qui assigne la pulsion au déplacement des conditions de la satisfaction : l’élaboration sur la scène transférentielle de la conflictualité dans la bisexualité psychique.

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Je voudrais illustrer cette orientation à double polarité avec la cure de Julie où la transformation de la violence fondamentale (J. Bergeret, 1964) vers sa sublimation suit la voie de l’introjection de la fonction paternelle en prenant appui sur le transfert de base (C. Parat, 1995) maternel qui accueille et tient en vie la psyché à l’encontre de l’effet destructeur de sa violence. On y verra l’importance de l’aménagement du cadre.

UNE DÉSORIENTATION IMPITOYABLE INSCRIT L’ÉPREUVE DU NON-SENS DANS LE TRANSFERT DE BASE

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L’analyse de Julie est longue et difficile parce que les processus de liaison sont constamment attaqués. Le travail analytique est ainsi impitoyablement privé de la perspective orientée que lui donnerait en après-coup un déroulement processuel, et de la mémorisation des séances. À cette attaque des liens (W. R. Bion, 1970) s’ajoute une propension active au passage à l’acte violent sur les autres et sur elle-même hors séance et qu’il est laborieux de « ramener dans le transfert » dans la mesure où toute tentative de liaison entre dedans et dehors ne rencontre aucun écho en elle. Le travail laisse l’impression d’une « écriture dans l’eau » : ou dedans ou dehors, ou l’un ou l’autre, dans la logique du : « ou moi ou toi » de la violence fondamentale, et non dans celle du : « seulement dedans, aussi dehors » (S. et C. Botella, 2001). Toutefois, cette impression de non-sens dans l’analyse n’empêche pas Julie de venir, comme si la cure était tout de même porteuse implicite d’une promesse, et comme si le plus important était de faire l’épreuve partagée du non-sens. Une cure sans orientation hormis celle que maintient le cadre dans la direction de l’irréversibilité du temps qui passe, dans le contexte d’un transfert de base suffisamment solide pour garantir la continuité de la relation à travers une confiance qui résiste à sa permanente remise en cause. Ce refus de confiance sans rupture constitue le support nécessaire à l’épreuve de l’avortement sous les traits d’un avortement de la confiance. S’inscrit ainsi un destin de la cure qui répète le destin d’une vie avortée dès la conception de Julie. En effet, elle pense devoir sa naissance à la résistance de ses parents dans leur combat contre la pression des grands-parents paternels pour faire avorter cette grossesse. J’apprends que Julie a elle-même avorté deux fois et qu’elle situe le début de sa désorientation psychique au moment de sa deuxième IVG exigée par son conjoint mais non voulue par elle. Elle révèle avoir été une enfant maltraitée activement par sa mère et sa grand-mère paternelle, mais aussi passivement par un père resté indifférent à ces sévices.

L’ORIENTATION SUR LA DÉSORIENTATION AMORCE LE MOUVEMENT D’INTROJECTION

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Dans ce paysage en voie de désertification par l’entreprise d’une fragmentation de la vie psychique à visée désobjectalisante (A. Green, 1993), du sens finit toutefois par émerger en de minuscules ébauches, juste le temps nécessaire à leur reconnaissance par l’attention de Julie avant d’être à nouveau effacées. À travers l’étayage permanent de son attention par celle de l’analyste, une certaine réflexivité commence à se faire jour, tout autant stimulée que découragée. Que le non-sens s’attaque au mouvement introjectif accroît maintenant l’inquiétude de Julie sur ses processus de déliaison en lesquels elle perçoit l’ombre de sa propre action inconsciente : c’est elle qui fait échouer tous ses projets, sa vie relationnelle, son analyse et sa créativité. En effet, depuis longtemps elle travaille « la terre » mais elle réduit la durée de vie de ses œuvres en les cassant lors de la cuisson ou en les fracassant contre le mur lors d’accès de rage. Sa violence fait irruption dans la maison de retraite où elle travaille dans un contexte qu’elle vit comme la privant de reconnaissance et de gratification. Ses maltraitances par négligence sont probantes tout autant qu’exemptes de sentiment de culpabilité : c’est pour sauvegarder son économie psychique qu’elle se défausse de sa tâche de soignante car elle pense que sa violence est engendrée par la fatigue et, comme elle travaille de nuit, elle revendique le droit au repos. Ce n’est que très progressivement qu’elle prend conscience de sa violence par indifférence à la détresse d’autrui mais, malgré les liens que je lui propose avec l’indifférence de son père devant les maltraitances subies par elle, et les interprétations de transfert sur mon indifférence supposée, Julie ne parvient pas à l’intégrer et encore moins à la transformer. La nécessité réelle rend urgent son « arrêt de travail ». Toutefois, comme elle sait mieux orienter son attention sur les détails de son vécu de souffrance, elle entend ma suggestion de consulter un confrère pour « se faire arrêter » et la protéger de sa violence. À l’abri de cette mesure de protection, Julie peut comprendre le lien existant entre sa violence meurtrière hors analyse et sa violence meurtrière dans l’analyse. Elle est reconnue « invalide » par la Sécurité Sociale et, pendant deux ans, elle se bat contre une torpeur irréductible qui accentue son sentiment de culpabilité transférentiel vis-à-vis de l’analyste et du travail analytique : elle n’arrive pas à mettre à profit le temps dont elle dispose pour orienter son activité vers la « terre », elle manque ses séances pour ne s’être pas réveillée et met en panne le travail psychique. Malgré l’activation du processus de fragmentation, nous tenons.

LA VIOLENCE DE L’INTROJECTION DE LA FONCTION PATERNELLE ORIENTE LA SUBLIMATION DE LA VIOLENCE

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La maladie de son père s’aggrave notoirement. À travers les dires de Julie, je comprends qu’il entre dans un processus de fin de vie. Elle refuse de lui rendre visite à l’hôpital, toute braquée qu’elle est dans une attitude de refus vengeur. J’interprète son refus comme une façon qu’elle trouve de me faire vivre une complicité d’indifférence face à la détresse d’autrui. Comme elle comprend comment elle engage ainsi l’analyste et son analyse dans un fantasme de parricide, elle laisse émerger un intense sentiment de culpabilité qu’elle avait jusque-là écrasé sous une violente répression, toujours au motif qu’elle a besoin de repos, c’est-à-dire d’extinction pulsionnelle, pour « gérer » sa violence. Elle réussit à surmonter l’opposition de sa mère à ce qu’elle passe du temps au chevet de son père et peut parler avec lui des choses douloureuses du passé et du présent : les maltraitances subies, les avortements et la proximité de la mort. Julie découvre une relation au père qu’elle avait crue impossible. Elle lui parle de sa créativité et de ses difficultés à garder ses œuvres. Il se montre intéressé. Les processus de liaison prennent peu à peu le pas sur la déliaison, un processus analytique commence à se dessiner et une certaine rythmicité dans son discours s’amorce. Elle entreprend sa première exposition et vend pour la première fois des « pièces ». Elle reconnaît avec émotion la dimension œdipienne sur fond de violence de la relation à son père. Elle comprend que la brutalité de celui-ci est aussi une violence pour la vie quand il lui parle de ses difficultés avec ses propres parents. Le mouvement d’introjection pulsionnelle lui permet d’analyser sa responsabilité dans certaines réactions de son père qu’elle vivait jusque-là comme des blessures insupportables. Le sentiment de culpabilité exacerbé met en danger le traitement du conflit d’ambivalence mais Julie s’appuie sur le transfert de base. Elle retourne voir son père pour lui parler, lui parler encore de sa créativité qui s’organise et s’enrichit en technique alors que les « pièces » résistent mieux à la cuisson. Elle est maintenant capable de garder ses œuvres en vie, ce qui lui permet d’envisager de réorienter sa vie professionnelle vers le métier de céramiste. Elle reçoit l’approbation et la fierté de son père qui a vu sa photo et un article élogieux sur elle dans le journal. À cette occasion, il lui dit la trouver « douce »... Julie éclate alors en sanglots sur le divan. Son père lui fait une avance sur héritage afin qu’elle « se monte ». Quand il meurt, elle est là, seule avec l’infirmière, parce qu’elle est la seule de la famille à vouloir voir la fin du père. Dans les semaines suivantes, elle façonne une figurine en terre noire, sorte de totem à la mémoire de son père et qu’elle garde pour elle. Julie façonne et se forme. Lors d’une autre exposition qui la fera « connaître », elle utilise les fragments d’une pièce cassée au four pour composer, par collage au mur, un tableau dont elle étudie en séance la forme et le sens : « une spirale centrifuge, le chemin de la vie ». La violence se déplace dans la relation à sa mère à qui elle reproche sa double vie dans le dos du père pendant son enfance. Julie se sent constamment sur le point de « déraper » avec elle et elle comprend que sa tentation par le détachement affectif actif, l’indifférence, est une mesure de protection par répression de sa violence mais qu’elle en est aussi la plus violente expression.

L’ORIENTATION SUR LE SENS DE LA SUBLIMATION CHEVILLE AU CORPS L’INTROJECTION DE LA FONCTION PATERNELLE

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Julie oriente sa création vers l’inscription d’empreintes du passé dans la texture de la terre : des traces voilées par l’émaillage. C’est alors qu’elle se trouve confrontée à une panne de sa créativité et qu’elle entre dans un profond mouvement dépressif. Elle s’interroge sur son « refus inconscient de créer » et hasarde une auto-interprétation : si sa vie « prend des allures de catastrophe », c’est peut-être qu’elle « ne joue pas le jeu de la création ». Elle ajoute : « Créer, c’est le seul moyen d’aller dans la vie car une pièce allie une autre pièce et c’est la vie qui se crée à ce moment ; en créant, je réaliserai ma vie. » Alors qu’elle saisit l’impératif de liaison dans la sublimation, le sort s’abat sur l’analyse : Julie n’a plus d’argent, elle ne peut poursuivre son analyse. L’urgence de la nécessité me pousse à réfléchir : je vois dans cet arrêt en pleine poussée sublimatoire une nouvelle menace de déliaison. Au cours de ma rêverie où j’essaie d’inventer une solution, me vient comme une évidence l’idée du troc : je lui propose de me payer en œuvres. Elle en est interloquée. Comme elle se sent coupable de me priver d’argent, j’oriente mieux ma proposition : « Vous me paierez en œuvres dont il vous faudra vous-même évaluer la valeur parce que nous devons conserver la valeur de vos séances. L’évaluation de vos pièces ne peut être que de votre seule responsabilité. Une fois que vous m’aurez payée en œuvres, elles m’appartiendront, elles seront miennes ; vous ne pourrez avoir aucune prétention sur elles. Mais quand vous aurez de l’argent, vous pourrez me les racheter. » Cette demande d’évaluer ses œuvres dans notre relation paraît insurmontable à Julie. Le travail analytique lui permet toutefois de comprendre que cette inhibition recouvre une tentative d’éliminer le tiers entre nous et de s’accrocher à un clivage de la constellation œdipienne en une double relation incestueuse. Ayant trouvé un tiers apte à cette évaluation, elle peut maintenir le cours de son analyse. Au fil des expositions, elle convertit ses œuvres en argent et peut racheter la part troquée. Maintenant, elle me paie à la fin de chaque mois en œuvres qu’elle expose devant moi en valeur de paiement, et les rachète aussitôt ; tout cela dans le même mouvement centrifuge-centripète de séparation-réappropriation alors qu’elle dépose en échange les espèces. À la suite de ce nouvel équilibre trouvé/créé dans la répartition entre l’intérêt du narcissisme et celui de l’objectalité par la voie désignée par l’introjection paternelle en appui sur la fonction maternelle, Julie envisage de renoncer à l’invalidité.

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J’ai tenté de montrer que la sublimation de la violence obéit à une orientation ascendante à double polarité dans la répartition de la libido. L’introjection des fonctions tutélaires en dérive est corrélée à la condition de leur résistance à l’épreuve de la violence du sujet dont rend compte le corps à corps avec la matière résistante du support de médiation de l’activité artistique. L’alliance de l’introjection de la fonction paternelle avec une fonction maternelle attentive aux conditions du développement des processus introjectifs en assure la fécondité. L’unification des processus psychiques autour de l’introjection de la fonction paternelle prend alors valeur de garant pour la réussite de la sublimation.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

  • Artinian C. (2001), La fonction paternelle et l’introjection pulsionnelle, dans « L’homme Mo ïse et la religion monothéiste », Bulletin du GLPRA, 52, 2001, 73-76.
  • Bergeret J. (1984), La violence fondamentale, l’inépuisable Œdipe, Paris, Dunod, 1984.
  • Bion W. R. (1970), L’attention et l’interprétation, Paris, Payot, 1974.
  • Botella S. et C. (2001), Figurabilité et régrédience, Revue française de Psychanalyse, t. LXV, 4, 1149-1239.
  • Combe C. (2001), L’introjection de la fonction paternelle, une sublimation de la violence, conférence sur le site internet de la SPP le 1er juin 2001.
  • Freud S. (1930), Malaise dans la civilisation, trad. Ch. et J. Odier, Paris, PUF, 1981.
  • Green A. (1993), Le travail du négatif, Paris, Éd. de Minuit, 1993.
  • Pasche F. (1964), L’antinarcissisme, in À partir de Freud, Paris, Payot, 1969, p. 227.242.

Résumé

Français

Résumé — En appui sur une cure analytique, l’auteur tente de montrer que la sublimation de la violence est à l’œuvre dans le processus de sublimation et que, en engageant l’orientation sans fin de la psyché sur la voie de l’introjection de la fonction paternelle en étayage sur la fonction maternelle, elle permet de faire co ïncider les intérêts de la libido narcissique et ceux de la libido objectale.

Mots cles

  • Fonction paternelle
  • Orientation
  • Sublimation
  • Violence

English

Summary — On the basis of an analytic case, the author attempts to show that the sublimation of violence is at work in the process of sublimation and that by embarking on an endless orientation of the psyche in the process of an introjection of the paternal function to support the maternal function, it allows the interests of both narcissistic libido and objectal libido to coincide.

Mots cles

  • Paternal function
  • Orientation
  • Sublimation
  • Violence

Deutsch

Zusammenfassung — Indem sie sich auf eine analytische Kur stützt, versucht die Autorin, aufzuzeigen, dass die Sublimierung der Gewalt im Sublimierungsprozess aktiv ist und dass sie, indem sie die endlose Orientierung der Psyche auf den Weg der Introjektion der Vaterfunktion, gestützt auf die Mutterfunktion, engagiert, erlaubt, die Interessen der narzisstischen Libido und der objektalen Libido zusammenfallen zu lassen.

Mots cles

  • Vaterfunktion
  • Orientierung
  • Sublimierung
  • Gewalt

Español

Resumen — Apoyá ndose en una cura analítica, el autor trata de mostrar que la sublimación de la violencia está activa en el proceso de sublimación y que orientando permanentemente el psiquismo por la senda de la introyección de la función paterna como apoyo de la función materna, ella logra hacer coincidir los intereses de la líbido narcisista con los de la líbido objetal.

Mots cles

  • Función paterna
  • Orientación
  • Sublimación
  • Violencia

Italiano

Riassunto — Partendo da una cura analitica, l’autore cerca di dimostrare che la sublimazione della violenza opera nel processo di sublimazione e che ne impegna l’orientamento senza finee della psiche sulla strada dell’introiezione della funzione paterna appaggiata su quella materna, permettendo di far coincidere gli interessi della libido narcisistica e di quella oggettuale.

Mots cles

  • Funzione paterna
  • Orientamento
  • Sublimazione
  • Violenza

Plan de l'article

  1. UNE DÉSORIENTATION IMPITOYABLE INSCRIT L’ÉPREUVE DU NON-SENS DANS LE TRANSFERT DE BASE
  2. L’ORIENTATION SUR LA DÉSORIENTATION AMORCE LE MOUVEMENT D’INTROJECTION
  3. LA VIOLENCE DE L’INTROJECTION DE LA FONCTION PATERNELLE ORIENTE LA SUBLIMATION DE LA VIOLENCE
  4. L’ORIENTATION SUR LE SENS DE LA SUBLIMATION CHEVILLE AU CORPS L’INTROJECTION DE LA FONCTION PATERNELLE

Pour citer cet article

Frère-Artinian Chantal, « Sublimation de la violence et violence de la sublimation, une orientation sans fin ?. », Revue française de psychanalyse 5/2005 (Vol. 69) , p. 1641-1646
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-5-page-1641.htm.
DOI : 10.3917/rfp.695.1641.


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